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Chapitre 23 — Lettre de rupture

La lettre reposait sur la table.
Sobre. Sans rature.

L’écriture de Janine ne tremblait pas.


« Je ne trouve plus ma place ici.

François, Hélène, je compatis à votre douleur. Les douleurs se partagent.

Mais après des recherches intensives pour Sylvie — recherches vaines — j’assiste à un renversement que je ne peux accepter. Des parents sacrifient leur fille pour en sauver une autre.

Plus un mot sur Malka et Jean.
Plus un mot sur Sylvie.

Elle représentait la priorité première.

Nous avons fait les hôpitaux, les centres de secours, les pompiers. Nous avons interrogé, cherché, attendu.

Et pendant ce temps, vous vous battiez pour votre filiation.

À ce moment-là, il fallait s’occuper de Justine.

Je ne trouve plus ma place ici.

Mon rôle demeure simple : protéger Olivier.

Personne ne m’a demandé des nouvelles de François, mon mari.
Personne ne s’interroge sur son sort.

Le poste avance. La guerre dévore tout.

Chacun sait ce qui se joue là-bas.
Personne n’en parle.

Il ne vit peut-être plus à l’heure actuelle.

Alors je pars.

Adieu.

Janine,
et Olivier. »


Un silence s’abattit.

Personne ne toucha la feuille.

Hélène détourna lentement le regard.

François de Monclair resta immobile.


Au loin, le monde poursuivait ses tensions.

La guerre d’Indochine fracturait les consciences.
Des voix s’opposaient, se répondaient, s’affrontaient.

Le nom de Henri Martin circulait dans les débats.
Des lettres, des prises de position, des accusations.

Des œuvres étaient contestées. Interdites.

La pièce Drame à Toulon provoquait des affrontements.
Des représentations empêchées.
Des salles encerclées.

La chanson Quand un soldat d’Yves Montand disparaissait des ondes.

La parole elle-même devenait suspecte.


Dans la maison, pourtant, aucun débat.

Seulement une absence de plus.


Pierre posa enfin la main sur la lettre.

— Elle a raison sur un point.

Personne ne répondit.

— Nous avons déplacé nos priorités.


Catherine murmura :

— Ou nous avons été dépassés.


Jacques releva la tête, lentement.

— Et Sylvie ?

Aucune réponse.


François de Monclair ferma les yeux un instant.

— Nous les avons toutes perdues.

La phrase resta suspendue.


Dehors, la mer continuait de battre le rivage.

Indifférente.

Et dans cette indifférence,
les liens se rompaient un à un.

Chapitre 24 — Changer de nom

 

 

Sylvie marchait sans direction précise, le long des quais de Fort-de-France.

Le sel, le vent, les voix du port ne suffisaient pas à couvrir le tumulte intérieur.

— Honte aux de Monclair.

La phrase tournait, insistante.

— S’occupent-ils réellement de leurs enfants… ou de leur QI ?

Ses poings se serrèrent.

— Se battre pour leur filiation…
— alors qu’il fallait chercher Justine.

Un sanglot lui échappa.

— Elle paraissait malheureuse.

Elle revit la scène.
Un détail. Un regard. Un malaise.

— J’ai entendu.

Les mots revenaient, fragmentés.

— Ils pouvaient se méfier.

Elle s’arrêta net.

— J’ai entendu dire que le procureur muté ferait suivre le dossier à Neuilly-sur-Seine.

Un silence.

Puis, plus bas :

— Tout simplement parce qu’il le dissimule.

Elle secoua la tête, comme pour chasser une idée trop lourde.

Mais la pensée persistait.


— Je le dis.

Sa voix monta légèrement.

— Je le dis haut.

Personne autour pour l’entendre.
Seulement la mer.


Elle inspira profondément.

— Je change de nom.

Un instant.

— Avril.

Le mot resta suspendu.

— Sept ans.

Une identité simple.
Presque effacée du monde.


Ses épaules tremblèrent.

— Ils ne me retrouveront jamais.

Une certitude fragile.
Ou une protection.


Les larmes revinrent, sans retenue.

— Je pleure.

Le mot sortit sans filtre.


Mais derrière les larmes, une autre chose prenait forme.

Une décision.

Disparaître pour comprendre.
Se taire pour voir.


Sylvie — ou Avril — reprit sa marche.

Plus lente.
Plus déterminée.

Dans le bruit du port,
elle n’était déjà plus tout à fait la même.

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