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L’installation d’officiers de marine détenant à la fois pouvoirs civils et militaires bouleverse l’ordre colonial traditionnel. La population, habituée à voir des marins effectuer de brèves escales, voit ces officiers s’installer durablement à leur tête. Leur méconnaissance des réalités locales, accompagnée de préjugés racistes, entraîne une surveillance étroite, des mesures de répression brutales et une forte suspicion d’espions ou d’agents gaullistes. La répression, souvent violente, suscite la peur et nourrie des rumeurs selon lesquelles le régime vichyste chercherait à rétablir l’esclavage.
Face à ces tensions, la dissidence apparaît rapidement. Dès juillet 1940, le conseil général de Guadeloupe, mené par l’avocat socialiste Paul Valentino, refuse l’autorité de l’amiral Robert, défendant l’idée d’un ralliement au général de Gaulle. Il sera arrêté et interné en Guyane. Les conseils généraux sont dissous, et les élections interdites en octobre 1940. Des symboles républicains sont sauvés ou détournés par des citoyens résistants, tandis que des manifestations hostiles à la propagande pétainiste se multiplient dans les îles.
En résumé, la période de la Seconde Guerre mondiale en Martinique et en Guadeloupe est marquée par un isolement forcé, des tensions politiques croissantes et une résistance discrète mais déterminée contre l’occupant et le régime de Vichy. Ces territoires, tout en étant des points stratégiques, deviennent le théâtre de luttes de pouvoir, de résistances et de symboles de liberté, témoignant de la complexité de leur histoire pendant cette période trouble.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la situation géopolitique des Antilles françaises : entre isolement, loyautés conflictuelles et résistances
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Martinique et la Guadeloupe occupent une position singulière, très différente de celle de la métropole et des autres territoires de l’Empire colonial français. Dès septembre 1939, les autorités locales mobilisent hommes et ressources pour soutenir la France métropolitaine. Pourtant, face à la défaite de juin 1940, la perception de la guerre dans ces îles demeure lointaine et distante. La zone est marquée par l’augmentation constante des échanges transatlantiques depuis le XIXe siècle, mais ces liens économiques et politiques avec la métropole deviennent brutalement ténus, voire erratiques.
Les Antilles françaises, devenues de facto des enclaves vichystes, voient leurs échanges avec leurs voisins se réduire à néant. Les British West Indies poursuivent leur lutte contre l’Axe et, après l’affrontement de Dakar en septembre 1940, elles reçoivent l’ordre de ne plus commercer avec les territoires soutenant le régime de Vichy. La Royal Navy met en place un blocus maritime autour des Antilles françaises, renforçant leur isolement.
Par ailleurs, les Antilles néerlandaises, après l’exil de la famille royale et du gouvernement aux Pays-Bas, adoptent une position de fermeté en alignement avec le Commonwealth britannique. La montée en puissance des forces navales de l’Axe dans la zone Atlantique, en raison de la bataille de l’Atlantique, complique davantage les échanges entre les îles britanniques et les territoires antillais. Dans ce contexte, dès l’automne 1940, les Américains cherchent à renforcer leur influence dans la région caraïbe, tout en évitant toute intervention militaire directe contre l’Axe. Jusqu’à leur entrée en guerre en décembre 1941, les États-Unis tentent d’établir des accords avec les autorités locales, qu’elles soient pro-vichystes, britanniques ou neutres.
Il est important de noter qu’aucun soldat allemand ne sera déployé en Guadeloupe ou en Martinique. La convention d’armistice du 22 juin 1940 n’évoque pas ces territoires, dont le devenir reste peu discuté lors de la commission de Wiesbaden. En exerçant une souveraineté pleine et entière, le gouvernement de Vichy peut instaurer sa Révolution nationale dans sa version coloniale, sans contrainte extérieure. Toutefois, comme le souligne l’historien Éric Jennings, la situation de ces îles est profondément ambivalente pour le régime pétainiste. D’un côté, elles représentent des atouts : Vichy conserve sa domination sur des territoires coloniaux répartis dans le monde, une partie de la flotte française y séjourne, et une part de l’or de la Banque de France y est stockée à Fort-de-France. De l’autre, certains ministres, comme Marcel Peyrouton, voient dans ces îles un « espace de relégation » où l’on peut expédier ceux que le régime juge indésirables : Juifs, Francs-maçons, opposants politiques ou artistes considérés comme dangereux.
Une liaison maritime est maintenue jusqu’en 1941 entre Marseille et la Martinique, mais elle sert surtout à limiter l’enfermement des dissidents dans des camps déjà surchargés. Faute de moyens pour briser l’isolement, Vichy décide de donner une large autonomie aux chefs militaires locaux, qu’il considère fidèles. Les officiers de marine prennent ainsi de l’ampleur dans la gestion locale, notamment avec l’amiral Georges Robert, qui devient haut-commissaire pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane, cumulant également le commandement de l’ensemble des forces armées présentes dans ces territoires. Il exerce un pouvoir politique inédit, contrôlant administration civile, maintien de l’ordre et pouvant révoquer les élus locaux. Par ailleurs, il signe un accord commercial avec les États-Unis en août 1940 (accords Robert-Greensdale), facilitant l’approvisionnement des Antilles en échange de la présence de bâtiments de guerre dans les ports.
L’installation d’officiers de marine détenant à la fois pouvoirs civils et militaires bouleverse l’ordre colonial traditionnel. La population, habituée à voir des marins effectuer de brèves escales, voit ces officiers s’installer durablement à leur tête. Leur méconnaissance des réalités locales, accompagnée de préjugés racistes, entraîne une surveillance étroite, des mesures de répression brutales et une forte suspicion d’espions ou d’agents gaullistes. La répression, souvent violente, suscite la peur et nourrie des rumeurs selon lesquelles le régime vichyste chercherait à rétablir l’esclavage.
Face à ces tensions, la dissidence apparaît rapidement. Dès juillet 1940, le conseil général de Guadeloupe, mené par l’avocat socialiste Paul Valentino, refuse l’autorité de l’amiral Robert, défendant l’idée d’un ralliement au général de Gaulle. Il sera arrêté et interné en Guyane. Les conseils généraux sont dissous, et les élections interdites en octobre 1940. Des symboles républicains sont sauvés ou détournés par des citoyens résistants, tandis que des manifestations hostiles à la propagande pétainiste se multiplient dans les îles.
En résumé, la période de la Seconde Guerre mondiale en Martinique et en Guadeloupe est marquée par un isolement forcé, des tensions politiques croissantes et une résistance discrète mais déterminée contre l’occupant et le régime de Vichy. Ces territoires, tout en étant des points stratégiques, deviennent le théâtre de luttes de pouvoir, de résistances et de symboles de liberté, témoignant de la complexité de leur histoire pendant cette période trouble.
Le commandant Henri Tourtet et la résistance aux Antilles : le soulèvement du camp de Balata et la lutte pour la liberté
Depuis Brazzaville, capitale de l’Afrique Française libre, le gouverneur Félix Eboué s’efforce d’activer en secret ses contacts en Martinique et en Guadeloupe pour préparer un basculement pacifique de ces territoires. Ce processus, envisagé pour 1943, est motivé par le refus croissant des soldats et marins de continuer à servir Vichy, ainsi que par l’échec de l’amiral Georges Robert à maintenir son autorité face au débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942, qui marque le basculement de l’Afrique française vers les Alliés.
Les premiers actes de rébellion éclatent en Guadeloupe au printemps 1943, avec une manifestation pacifique à Pointe-à-Pitre le 23 avril, sans intervention militaire. En Martinique, la situation s’intensifie : le 24 juin, l’équipage de la Jeanne d’Arc se mutine lors d’une manifestation dans Fort-de-France, sous l’impulsion du dernier maire républicain, Victor Sévère, clamant « Vive la France, vive de Gaulle ! ». Rapidement, la répression s’abat sur les manifestants, souvent arbitrairement arrêtés.
Le 29 juin, sous l’appel du Comité gaulliste, des dizaines de milliers de Martiniquais descendent dans la rue. C’est aussi à cette date que le commandant Henri Tourtet, à la tête du camp de Balata en Martinique, se soulève avec ses troupes. La mutinerie de la 3e compagnie du régiment de Tirailleurs, menée par Tourtet, marque un tournant décisif : le 30 juin, l’amiral Robert, retranché à bord du croiseur Emile Bertin, cède aux pressions américaines et s’enfuit à Porto Rico.
Le 14 juillet 1943, la Martinique et la Guadeloupe sont officiellement ralliées au général de Gaulle, suite à l’arrivée à Fort-de-France du délégué du Comité français de Libération nationale (CFLN), Henri Hoppenot. Ce ralliement marque la fin de l’isolement de ces territoires, qui s’engagent désormais dans la lutte aux côtés de la France libre.
Entre 1943 et 1944, quelque 4 500 à 5 000 Antillais s’engagent dans les Forces françaises libres, notamment à travers la formation du 1er bataillon de marche des Antilles (BMA). Ce bataillon sera intégré à la 1re Division Française Libre (1re DFL), participant à des combats en Afrique du Nord et en Europe, notamment lors de la réduction de la poche de Royan en 1945.
Le terme « dissidence » utilisé pour désigner ces Antillais combattant contre Vichy reste aujourd’hui ambigu. Jusqu’aux années 1980, il était associé à la répression brutale de la Résistance locale, souvent oubliée dans les monuments et la mémoire officielle. Cependant, depuis cette période, un mouvement de réhabilitation s’est opéré : le mot « dissident » est désormais compris comme une expression du combat mené pour la liberté et l’émancipation dans ces territoires, au-delà de la simple opposition au régime vichyste.