Basse-pointe Martinique
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Portrait d'Aimé Césaire, un écrivain et homme politique engagé.
Qui était Aimé Césaire, écrivain et homme politique engagé, à l'origine du concept de la " négritude " ?
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Les békés en Martinique / années 60
Aimé Césaire, parcours d’un créateur et d’un penseur
Aimé Césaire est né à Basse-Pointe, en Martinique, dans une famille que l’on décrit souvent comme nombreuse et modeste, mais dont la culture et les ressources témoignaient d’un certain niveau d’aisance. Son grand-père était instituteur, une première pour un Afro-descendant, puis professeur de lettres. Dans ce contexte de méritocratie républicaine, le fils du contrôleur des contributions de Basse-Pointe obtint une bourse pour se rendre à Paris à l’âge de 18 ans, en pleine période coloniale, un choc autant qu’un commencement. Son objectif : préparer le prestigieux concours de l’École normale supérieure (rue d’Ulm), au lycée Louis-le-Grand.
À Paris, Césaire croisa Léopold Sédar Senghor, avec lequel se noua une amitié durable. Après deux tentatives, Césaire fut admis à l’École normale en 1935, contrairement à Senghor qui ne fut jamais reçu. Il devint la camarade de promotion de philosophes tels que Pierre Boutang et Jean-Toussaint Desanti. Durant l’été, il se lança dans l’écriture d’un long poème en Dalmatique, un cahier d’images et de rives qui allait devenir Le cahier d’un retour au pays natal. Le titre et l’échec à l’agrégation, rarissime pour un normalien, donneront l’impression que le Martiniquais ne s’était adapté ni au monde universitaire ni à l’intelligentsia parisienne, alors saturée de préjugés.
Il résumerait lui-même cette étape en disant qu’une fois normalien, il commença à écrire des poèmes et qu’il abandonna l’agrégation. Une conscience aiguë de la réalité de sa condition se fit jour un jour, lorsqu’un automobiliste parisien le traiterait de « petit nègre » et qu’il répliqua, sans détours: « Le petit nègre t’emmerde ». Pendant ses années à rue d’Ulm, Césaire, sans doute révolté ou du moins lucide et critique, s’éloigna des lieux à la mode et se rapprocha de Paulette Nardal, une Martiniquaise qui accueillait des jeunes originaires des colonies, afin, avec un groupe d’intellectuels afro-antillais et guyanais déracinés, de former un mouvement littéraire valorisant l’identité noire.
Césaire retrouva à cette époque Léon-Gontran Damas et, au lieu des scènes à la mode comme le Bal Nègre ou Pigalle, il fonda avec les étudiants un journal, L’Étudiant noir, qui porta l’idée de négritude. Après sa licence, il soutint un mémoire sur le thème du Sud dans la littérature afro-américaine, œuvre audacieuse et provocatrice pour 1938, à une époque où l’idée même d’une littérature afro-américaine dans un contexte de racisme et de ségrégation était loin d’être évidente. À son retour en Martinique en 1939, il épouse une étudiante martiniquaise et obtient un poste au lycée Schoelcher, où il avait lui-même été élève.
Réagissant contre la médiocrité ambiante et les pressions d’un régime qui se refusait à reconnaître les dynamiques impériales, Césaire créa en 1941 la revue Tropiques. Ce magazine, qui paraîtra durant trois années, s’inscrivait dans un contexte difficile pour la liberté d’expression. À cette période, le poète fut brièvement approché par le surréalisme lorsqu’André Breton, de passage en Martinique, découvrit Le cahier et fut frappé par la maîtrise de la langue française par un Afro-descendant. Cependant, Césaire ne se laissa pas enfermer dans une étiquette unique et conserva une détermination qui dépassait les cadres esthétiques.
Ne s’engageant pas dans les Forces françaises libres comme Fanon ou Damas, Césaire prit une autre voie : celle de l’action civique et politique. En 1945, il rejoint le Parti communiste et occupe, à Paris, le rôle de maire de Fort-de-France pendant l’essentiel de la période qui suit, exerçant un espace public et politique de longue haleine. En 1946, il propose la départementalisation des anciennes colonies, une position qui apparut paradoxale à certains anticolonialistes qui plaidaient davantage pour l’indépendance.
Plusieurs paradoxes entourent sa figure. Il est parfois reproché de n’avoir jamais écrit en créole, d’avoir peu exploré l’histoire de l’esclavage au-delà des cadres universels, et – selon certaines rumeurs non corroborées – de ne pas s’être rendu en Guadeloupe. En 1947, il fonde avec Alioune Diop la revue Présence africaine, et en 1950 paraît son essai majeur Le discours sur le colonialisme. Dans cet ouvrage, il met en regard le racisme, le colonialisme et le nazisme, et il fut longuement critiqué, dépassant parfois les clivages idéologiques.
En 1956, il quitte le Parti communiste pour fonder le Parti progressiste martiniquais, favorable à une autonomie. Maire de Fort-de-France jusqu’en 2001, il demeure, jusqu’à la fin de sa vie, une figure politique et spirituelle majeure de la Martinique. L’écho de son travail le fit parfois être réduit, par des cercles conservateurs à Paris, au seul mot de « négritude ». Or, l’œuvre et le destin de Césaire dépassent largement une étiquette unique: c’est un parcours intellectuel et politique d’une exigence sans cesse renouvelée, qui fait de lui l’un des plus grands écrivains et penseurs de la langue française.
Ainsi, bien que souvent associé à la négritude, le apport principal de Césaire réside dans sa capacité à articuler l’écriture poétique, la réflexion politique et l’action sociale autour d’un projet de justice, d’égalité et de dignité humaine. Son itinéraire témoigne d’un engagement qui ne se laisse pas contenir dans un seul cadre: il fut poète, homme public, lecteur des révolutions humaines et critique vigilant des régimes qui oppriment, et c’est cette combinaison qui fait de lui une figure majeure de la littérature et de la pensée du XXe siècle.