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Les 16 de Basse-Pointe/ombres-secretes-martinique-crozonue.overblog/Mariale Meilh de Kaledan

Image of Les 16 de Basse-Pointe (Documentaire) (2009), un film de ...

Les 16 de Basse-Pointe

La voix ne venait pas de la porte.

Elle venait du fond du couloir, là où la lumière du néon hésite toujours avant d’éclairer. Une voix calme. Trop calme. Une voix qui ne menace pas : elle constate.

— Ne creusez pas trop loin. Vous pourriez ne pas aimer ce que vous trouverez.

Personne ne bouge. Même les gendarmes figent leur geste. Jean-Marc serre un peu plus la crosse de son arme. Laurent échange un regard bref avec lui : ils savent. Cette voix, ils l’ont déjà entendue. Dans des dossiers classés. Dans des ordres non écrits.

Sophie se retourne lentement.

L’homme qui parle n’est ni vieux ni jeune. Costume sombre, pas d’uniforme. Une présence administrative. Le genre d’homme qu’on ne remarque jamais… sauf quand il est là.

— Qui êtes-vous ? demande Laurent.

Un sourire discret.
— Disons… quelqu’un qui veille à ce que certaines affaires restent ce qu’elles sont : des affaires closes.

Sophie avance d’un pas.
— Les seize de Basse-Pointe n’ont jamais été une affaire close.

Le silence s’épaissit. L’homme la regarde enfin vraiment. Il voit ce que les autres commencent à peine à comprendre : elle ne lâchera pas.

— Un béké est mort, en 1948, dit-il.
— Un système tuait déjà, réplique Sophie.

Elle reprend, comme si elle déroulait un fil qu’elle connaît par cœur :
— Soixante grévistes. Trente-six coups de coutelas. Aucun témoin fiable. Seize hommes noirs désignés. Jugés à Bordeaux, ancien port négrier. Acquittés… puis renvoyés comme on range une anomalie.

Elle s’approche encore.
— Et aujourd’hui, un homme armé vise Olivier. Un homme sans mémoire de la Martinique. Un homme qui ressemble trait pour trait à Étienne de Kraozon.

Jacques secoue la tête.
— Ça n’a aucun sens…

— Si, tranche Sophie. Ça en a trop.

Elle se tourne vers Étienne.
— Vous êtes mort en 1952. Officiellement. Arrêt du cœur. Dossier propre. Trop propre.

Étienne baisse les yeux.
— J’étais censé disparaître, dit-il doucement. Pas mourir.

Un frisson parcourt la pièce.

— Philippe de Beauregard, murmure Sophie.
— Mon frère, interroge Olivier.
— Le père d’Aliénor, souffle-t-elle.

Jacques recule d’un pas.
— Non… ce n’est pas possible…

— Si, dit Sophie.
— Et Sylviane ?
— Placée. Rebaptisée. Protégée par l’oubli.

Elle comprend alors. Tout se met en place, brutalement.
— L’homme qui a tiré…
— Est le fils d’un des seize de Basse-Pointe, dit Étienne.
— Il croyait viser un Kraozon.
— Il a visé un héritier du système.

Jean-Marc serre la mâchoire.
— Et pourquoi maintenant ?

Sophie répond sans hésiter.
— Parce que la mémoire est revenue. Parce que La Transfusion a été nommée. Parce que les lignées réparées recommencent à parler.

Elle se tourne vers l’homme au fond du couloir.
— Vous pouvez encore classer. Menacer. Effacer.
Un temps.
— Mais vous ne pourrez pas empêcher une chose.

— Laquelle ? demande-t-il.

Sophie le regarde droit dans les yeux.
— Les enfants nés du mensonge posent toujours la même question.
Elle marque une pause.
Qui m’a volé ma mémoire ?

Un silence lourd s’abat.

L’homme comprend qu’il a déjà perdu.

Dehors, la nuit est tombée sur Morgat.
La mer ne gronde pas.
Elle attend.

Et quelque part, à Basse-Pointe, seize noms continuent de frapper à la porte de l’Histoire.

Les réparations impossibles

Etienne avance d’un pas.
Non, Philippe de Beauregard.
Le nom claque enfin, comme une pièce qu’on retourne après des décennies.

— Je ne suis pas venu pour me souvenir, dit-il calmement.
— Je suis venu réparer.

Olivier le fixe. Même ossature du visage. Même pli au coin de la bouche.
Un frère sans mémoire face à un frère saturé d’Histoire.

Sophie comprend d’un coup.
Ce n’est pas une confusion.
C’est une substitution.

Philippe a porté ce que l’autre ne pouvait pas porter.
Les dates, les noms, les morts.
Les 16.
La canne.
Le sang.

— Tu ne peux pas réparer ce qui a été fait avec méthode, souffle-t-elle.

Philippe esquisse un sourire bref, presque tendre.

— Je sais.
Un temps.
— Mais je peux empêcher que ça recommence.

Un bruit sec.
Un pas derrière eux.

Un autre homme surgit.

Plus jeune. Costume clair. Pas d’arme visible.
Mais tout, chez lui, respire l’autorité sans uniforme.

— C’est exactement ce que nous voulons éviter, dit-il tranquillement.

Les gendarmes n’ont pas bougé.
Ils n’ont pas reçu l’ordre.

Jacques sent alors ce qu’il refusait d’admettre :
ce n’est pas un fait divers,
ce n’est pas un fou,
ce n’est pas une vengeance individuelle.

C’est une structure.

— Vous parlez trop, Sophie, reprend l’homme.
— La Transfusion n’était pas une métaphore.
C’était un protocole.

Silence.
Le mot flotte. Protocole.

— Des corps déplacés.
— Des filiations brouillées.
— Des mémoires neutralisées.

Il regarde Olivier.

— Certains ont mieux réussi que d’autres.

Sophie avance d’un pas.
Sa voix est basse, mais stable.

— Vous avez pris des enfants.
— Vous avez pris des hommes.
— Vous avez pris du sang.

L’homme sourit.

— Une nation ne se repeuple pas avec des scrupules.

Philippe serre les poings.

— Les 16 de Basse-Pointe, dit-il,
— vous les avez acquittés parce qu’ils étaient trop visibles.
Mais vous avez puni leurs lignées.

L’homme incline la tête, presque respectueux.

— Vous apprenez vite.
— Trop vite.

Puis, comme une sentence administrative :

— Le 20 avril, Morgat, ce n’est pas un rendez-vous.
— C’est une ligne rouge.

Il recule.
Déjà ailleurs.

La nuit referme la scène.

Sophie reste immobile.
Elle sait maintenant.

Ce qu’elle affronte n’est pas le passé.
C’est ce qui a survécu du passé parce qu’on l’a protégé.

Et cette fois,
ils ne demanderont pas de se taire.

 

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