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Jacques n’y arrive pas.
Prendre du recul lui est impossible.
Il aimait trop sa sœur — Justine, douce, effacée, toujours après les autres.
Elle passait en dernier, comme si sa place naturelle avait été l’attente.
Le silence s’abat sur la pièce, épais, presque visqueux.
Les rideaux à demi tirés laissent entrer une lumière blafarde qui creuse les visages. Rien n’est franc, tout est biaisé. Jacques se tourne vers Louis, cherchant une fissure, un aveu, une vérité qui accepterait enfin de tomber.
— Un meurtre reste un meurtre, dit Louis, d’une voix sèche, administrative. Peu importe qui le commet. Vous tentez de démêler une histoire trop vaste pour vous. Chaque vérité a un prix.
Sophie échange un regard avec lui.
Un regard bref, lourd de ce qui ne peut pas être dit ici.
Jacques le sent. Elle sait. Elle sait trop.
— Qu’est-ce que tu caches, Louis ? Pourquoi cet homme vise Olivier, Philippe… peut-être Sylviane aussi ?
Il marque une pause.
— Basse-Pointe. Dis-moi que ça n’a rien à voir.
Louis soupire. Longuement.
— Chaque génération paie les choix de la précédente. Ce que vous remuez ne commence pas en 1948. Et encore moins en Martinique.
Il relève les yeux.
— Le passé ne dort jamais. Il attend.
Un frisson parcourt Jacques.
Ces mots ne rassurent pas. Ils condamnent.
Dans l’angle de la pièce, l’enquêtrice observe. Elle comprend que cette nuit ne livrera rien de simple. Ici, il n’y a pas de coupable unique, seulement des transmissions. De fautes. De silences.
Soudain, Jacques se retourne vers Sophie, la voix chargée de colère mal contenue.
— Avec Louis, on vous a vus hier. Toi et Olivier. Explique-toi.
Le silence se brise net.
Olivier se lève, blessé, presque offensé dans ce qu’il a de plus intime.
— J’aime trop Justine pour la trahir.
Sa voix tremble.
— S’il ne devait rester qu’un de nous deux, ce serait la fidélité. Si Justine meurt, je vivrai seul. Elle restera en moi. Je n’aurai pas d’autre femme.
Il inspire difficilement, puis lâche ce qu’il n’a jamais dit à voix haute.
— Le 27 avril 1963. Une nuit folle, imprudente. Sans protection.
— Anaïs et Solène sont nées. Laurent connaît l’histoire.
Il baisse la tête.
— Il ne nous reste qu’Anaïs. Solène a disparu. Comme tant d’autres. Chez une nourrice illettrée. Sans trace.
L’ombre des enfants de la Creuse s’infiltre dans la pièce.
Des enfants déplacés. Des filiations brisées. Des vies rendues administratives.
Jean-Marc et Laurent échangent un regard. Ils comprennent.
Ce que Jacques refuse encore de voir, eux l’ont déjà intégré : ce n’est pas une affaire privée. C’est un système.
Sophie craque. Les sanglots la prennent de court. Elle s’éloigne, la voix déchirée :
— Tu te trompes, Jacques. Tu réclames ta sœur, mais chaque fois qu’elle tente de te parler, tu la fais taire.
Elle se retourne, droite malgré les larmes.
— Et pour parler comme Louis, sache-le : je ne couche qu’avec mon mari.
Un bruit sourd.
Puis un cri étouffé.
La porte s’entrouvre.
Une silhouette apparaît.
Cape noire.
Démarche lente.
Au cou, une croix en or : celle des Sentinelles du Lys d’Or.
L’homme ne regarde pas Jacques.
Il s’adresse directement à Louis, Jean-Marc, Gabriel et Eléna.
— Vos parents, Jean et Malka…
Il marque une pause. Sourit.
— Certains héritages se transmettent mieux que d’autres.
La menace n’est pas criée.
Elle est nommée.
Et chacun comprend, à cet instant précis, que ce qui se joue ici dépasse la mémoire, dépasse la justice, dépasse même la vérité.
Ce sont les lignées qu’on surveille.
Et le silence qu’on impose.