Chapitre 10— La Question que Personne ne Posait
La visite de la maison se poursuit.
Les dossiers s'accumulent sur la grande table du salon.
Certificats médicaux.
Ordonnances.
Carnets de consultations.
Vieilles photographies.
La plupart des adultes examinent les papiers.
Les plus jeunes observent autre chose.
Les réactions.
Les regards.
Les silences.
Depuis leur arrivée, Margot ne tient pas en place.
Elle tourne autour de la même pièce.
Revient près de la fenêtre.
Regarde l'escalier.
Revient encore.
Comme si un souvenir cherchait à remonter à sa mémoire.
François le remarque.
Hélène aussi.
Tous deux échangent un regard.
Puis Hélène prend la décision.
Elle s'approche de Malou.
La jeune infirmière aide son époux,le docteur Le Gall, à classer plusieurs dossiers.
— Madame Le Gall ?
— Oui, Hélène ?
— Cette maison vous semble-t-elle familière ?
Le silence tombe immédiatement.
Même Jean-Louis relève la tête.
Malou reste immobile.
Quelques secondes.
Très longues.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que depuis notre arrivée, vous regardez chaque pièce comme si vous les connaissiez déjà.
Le docteur Jean Le Gall cesse lui aussi de feuilleter les documents.
Malou observe lentement le salon.
La cheminée.
L'escalier.
La véranda.
La baie vitrée ouverte sur l'océan.
— Je ne sais pas.
Sa voix tremble légèrement.
— C'est absurde.
— Pourtant ?
demande doucement Hélène.
— Pourtant j'ai l'impression d'être déjà venue ici
Personne ne parle.
Jean-Louis croise les bras.
— Voilà qui devient intéressant.
François intervient alors.
D'une voix calme.
Réfléchie.
— Depuis plusieurs jours, nous cherchons des documents.
— Des registres.
— Des certificats.
— Des archives.
Il regarde chacun à tour de rôle.
— Mais les réponses se trouvent peut-être devant nous.
Loïc acquiesce.
— Quelqu'un sait.
— Peut-être sans même en avoir conscience.
Le docteur Jean Le Gall fixe la table.
— Ou quelqu'un a compris depuis longtemps.
Cette fois, plusieurs regards convergent vers lui.
Jean relève lentement la tête.
— Je suis médecin.
— Ma profession consiste à observer.
— Pas à inventer.
Il hésite.
— Le nom Kerdreux ne m'est évidemment pas inconnu.
Un nouveau silence.
— Le nom de jeune fille de mon épouse.
Malou baisse les yeux.
— Mais connaître un nom ne signifie pas connaître toute son histoire.
Jean-Louis hoche la tête.
— Voilà une réponse honnête.
Personne n'insiste davantage.
Car chacun comprend soudain un aspect essentiel.
Personne autour de cette table ne détient la vérité entière.
Chacun n'en possède qu'un fragment.
Un souvenir.
Un document.
Une intuition.
Une blessure.
Et c'est précisément pour cette raison que Jean-Louis continue à privilégier les visites, les conversations et la distribution du pain.
Les archives parlent.
Les registres parlent.
Mais les vivants aussi.
Parfois mieux encore.
Le lendemain, ils consulteront les registres paroissiaux.
Les actes de baptême.
Les certificats de décès.
Les vieux journaux de Brest.
Les archives de l'état civil.
Ils découvriront peut-être l'absence troublante de certains actes de naissance.
Mais ce soir-là, dans la maison tournée vers l'océan, chacun commence à comprendre que la vérité ne se trouve pas seulement dans les papiers.
Elle se cache également dans les regards qui s'attardent trop longtemps sur une porte, un escalier ou une photographie oubliée.