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Le vent cingle la Presqu'île de Crozon, portant avec lui l'odeur âcre de la guerre. Des ombres silencieuses glissent à travers la nuit, chaque pas résonne comme un défi. Les résistants, unis par une volonté de fer, mènent leur combat acharné contre l'oppresseur. Sous la lune voilée, des mains habiles sectionnent des câbles téléphoniques, déchirant le silence d'un cri muet. Les rails de la voie ferrée craquent sous le poids des sabotages.
Les Allemands, leurs nerfs à vif, réagissent avec une violence calculée. Les rafles se multiplient, les visages se durcissent. À Crozon, l'ordre tombe comme un couperet : une amende exorbitante, une punition collective qui ne connaît pas de pitié. Mais la flamme de la résistance refuse de s'éteindre. Dans l'ombre, les murmures s'élèvent, les plans se trament, les actes se préparent.
Juin 1944. La nouvelle du Débarquement se répand comme une traînée de poudre, enflammant les esprits. La Résistance intensifie ses actions, les sabotages se multiplient, chaque coup porté à l'ennemi résonne comme un espoir de liberté. Mais la riposte ne tarde pas. Les Allemands, acculés, frappent avec une fureur désespérée. Les représailles s'abattent, implacables.
Soudain, un chuchotement parcourt les rangs : un traître s'infiltre parmi eux. Le doute ronge, la méfiance s'insinue. Qui parmi eux trahit la cause ? Les regards se croisent, lourds de suspicion. L'air devient électrique, chaque instant semble suspendu. Dans cette nuit chargée de tension, un cri s'élève, perçant l'obscurité...
LA RAFLE:
Ce matin du 30 juin, des policiers et soldats allemands bloquent les routes vers Crozon Quiconque tente de passer est immédiatement arrêté. Les feldgendarmes rassemblent les gens hors de vue, près du « Doué de Saint-Pierre », à Keramprovost, sur la route entre Morgat et Crozon. Aux abords du moulin du Crénoc sur la route de Dinan, d'autres sont parqués près du bourg, en face du collège, tandis que certains sont arrêtés route de Châteaulin ou au bourg. Les maisons sont fouillées. La nouvelle se répand, et quelques-uns parviennent à éviter les pièges.
Plus tard, les captifs sont conduits à la Mairie. Un officier allemand procède aux vérifications. Puis, les prisonniers sont divisés sur la Place de l'Église : plus d'une centaine près de la pompe, qui seront libérés, et quarante-trois hommes alignés le long de l'église. M. Guiffant, sentant le danger, se faufile discrètement vers la sortie.
Les autres, pris en otage, frissonnent sous les aboiements des chiens, les ordres criés, et la mitrailleuse braquée sur eux. Le cauchemar commence.
En fin d'après-midi, des camions arrivent, contournent la Mairie et disparaissent vers Châteaulin. Les quarante-deux otages menés à pied vers une carrière à Menez Gorre. Les camions les attendent, prêts à les emmener vers une destination inconnue.
« L'histoire est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller. » – James Joyce.
- à Plonévez-Porzay
Le convoi se dirige vers Châteaulin, puis atteint Plonévez-Porzay. À l'entrée du bourg, il s'immobilise brusquement. Des feldgendarmes descendent des camions, leurs visages impassibles, et avancent d'un pas décidé vers le centre. Devant l'église, une foule se rassemble pour un enterrement, l'atmosphère lourde et chargée de tension. La feldgendarmerie commence ses interrogatoires, fouillant les papiers avec suspicion. Alors que les véhicules reprennent la route vers Quimper, arrachant dix nouvelles personnes à leurs familles, ajoutées à la liste des otages. Ils sont désormais cinquante-deux, âgés de 15 à 43 ans, mariés ou célibataires, certains pères de famille. Parmi eux, des étudiants, marins pêcheurs, fonctionnaires, chauffeurs, et ouvriers réquisitionnés, tous victimes de la fatalité de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Leurs regards se croisent, unis dans la peur et l'incertitude du destin qui les attend.
DESTINATION : L’ENFER
Conduits à la gare de Quimper la soirée du 30 juin, sans jugement, les otages rejoignent d'autres prisonniers dans les wagons d'un convoi prêt pour un départ immédiat. Après avoir évité les zones tenues par les Alliés ou la Résistance, au bout de «dix jours et onze nuits dans des wagons à bestiaux», destination Compiègne. Dirigés vers le camp de transit de Royallieu, unique camp d'internement français sous administration allemande, une sorte de gare de triage pour les convois vers les camps de concentration en Allemagne. Conditions de vie déplorables : promiscuité, hygiène et nourriture insuffisantes, humiliations et coups. Les prisonniers s'affaiblissent rapidement. Joseph Téphany tombe malade, reste à Compiègne.
Le 31, un trajet éprouvant auquel leur camarade Joseph Guivarch succombe. Cinquante otages arrivent au camp de Neuengamme, au nord de l'Allemagne. Situé près de Hambourg, le camp principal, autour d'une ancienne briqueterie, utilise les détenus à divers travaux : entretien, extraction de la terre glaise, aménagement des bords de l'Elbe. Dispersés dans les kommandos extérieurs, camps annexes autour des centres industriels (Brème, Hambourg, Hanovre, Brunswick), jusqu'aux frontières avec le Danemark et la Hollande. Main-d'œuvre pour les entreprises allemandes de matériels militaires. Tâches pour contrer l'avance alliée ou réparations après bombardements. Sans nouvelles de leurs familles, ils ignorent que la Presqu'île de Crozon a été libérée mi-septembre. Le froid, la boue, la nourriture insuffisante et les mauvais traitements rendent les conditions de vie et de travail si épouvantables qu'au début de mars 1945, sur les 51 otages arrivés à Neuengamme, 34 survivent encore. «L'enfer, c’est les autres.»
Un Contexte Historique Accablant
Cependant, la pression sur les S.S. et leurs camps de concentration s'intensifie inexorablement. Paris a été libéré depuis le 25 août 1944, et dès l'automne, les raids aériens alliés se multiplient : le jour, ils ciblent les installations industrielles, tandis que la nuit, les villes sont sous attaque. Début février, l'Armée Rouge atteint l'Oder, se trouvant à seulement 60 km au sud-est de Berlin. Les Alliés envisagent déjà la fin de la guerre, avec la conférence de Yalta qui se déroule du 4 au 11 février 1945. Les forces occidentales franchissent le Rhin le 7 mars. Le 5 avril, la IIe armée britannique traverse la Weser, et le 11 avril, la IXe armée américaine atteint l'Elbe, près de Magdebourg, dans l'intention de rejoindre l'Armée Rouge au sud de Berlin.
Les S.S., en pleine déroute, commencent à évacuer les camps et leurs kommandos extérieurs à partir de février, parfois sous les bombardements. C'est la panique. Tout au long du mois d'avril, dans des souffrances physiques et morales indicibles, les prisonniers, affamés, malades et épuisés, sont traînés par leurs bourreaux dans des trains ou contraints à de longues marches d'un camp à un autre.
Début avril, les déportés des camps satellites de la région de Brême sont principalement évacués vers Bergen-Belsen, Sandbostel et Neuengamme.
Ceux de Hanovre sont dirigés vers Bergen-Belsen, tandis que ceux de Brunswick (Salzgitter, Watenstedt, Fallersleben) sont envoyés vers Wöbbelin et Ravensbrück.
Le camp principal de Neuengamme est également évacué à partir de la mi-avril vers le camp de Sandbostel.
La plupart du temps, lorsque les Anglais, les Américains ou les Russes arrivent, les camps sont désertés par les S.S., qui laissent derrière eux les malades, les mourants et les morts. Dans les camps libérés, les prisonniers reçoivent de la nourriture et des soins médicaux appropriés. Cependant, pour certains, il est trop tard ; la famine, le typhus et la dysenterie font des ravages. Trop faibles ou trop malades, ils succombent quelques jours avant la fin de la guerre.
Après la mi-avril, Lübeck devient le point de convergence des derniers détenus arrivant du camp principal de Neuengamme et des survivants des colonnes ayant quitté Brême à pied durant la première semaine d'avril. Dans les tous premiers jours de mai, les rescapés sont embarqués sur des navires de transport de troupes allemandes, probablement pour être abandonnés en mer. Tandis qu'Hitler se suicide le 30 avril et que la ville de Berlin tombe le 2 mai, l'aviation anglaise bombarde « par erreur » ce dernier « convoi » dans la baie de Lübeck le 3 mai, causant plus de 7000 morts.
Parmi les 51 otages de Crozon et de Plonévez-Porzay arrivés en Allemagne, seuls 18 parviendront à survivre à cet incroyable périple.
UN SILENCE TERRIBLE
Après la rafle, le blocus du bourg de Crozon s'est prolongé jusqu'au mardi 4 juillet.
Il semble que les occupants allemands aient organisé cette rafle de manière autonome. Les familles, les autorités municipales et les instances administratives supérieures n'ont pas été tenues informées du sort des prisonniers. Le mercredi 5 juillet, le 2e adjoint au Maire de Crozon écrit au Préfet et au Sous-Préfet pour tenter d'obtenir des éclaircissements sur la situation des prisonniers :
Lettre n° 1
« Monsieur le Préfet,
J'ai l'honneur de vous informer qu’à la suite d'actes de sabotage dans la commune, une rafle a eu lieu le vendredi 30 juin. À l'issue de celle-ci, 53 hommes ont été choisis au hasard, emmenés dans des camions et dirigés vers Quimper où ils seraient, paraît-il, détenus à la prison St Charles.
Pour pouvoir rassurer éventuellement les familles de ces hommes, je sollicite, Monsieur le Préfet, votre intervention auprès des autorités allemandes afin de connaître le sort qui leur est réservé et d'effectuer toutes les démarches que vous jugerez nécessaires.
Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l'expression de mes sentiments respectueux.
Lettre n° 2
« Monsieur le Sous-Préfet,
J'ai l'honneur de vous signaler qu’au cours d'une rafle effectuée par la police allemande le 30 juin, suite à des actes de sabotage dans la commune, 53 hommes ont été, semble-t-il, arrêtés au hasard.
**Je n'ai pu vous en informer plus tôt, car toutes les routes étaient gardées jusqu’au mardi matin et personne ne pouvait entrer ou sortir du bourg de Crozon. Voici les noms et adresses des personnes arrêtées, qui ont été emprisonnées à la prison St Charles à Quimper. Il serait peut-être possible d'intervenir en faveur de ces hommes et, au moins, d’obtenir des informations sur leur sort (...) »** Cette dernière lettre comporte, en marge de la liste des noms des otages recensés par la Mairie de Crozon, des mentions succinctes : « Ne sont pas à Quimper », « À classer ». Deux semaines après ces correspondances, nous sommes toujours sans nouvelles des prisonniers. « La population de Crozon s'inquiète de plus en plus pour le sort réservé aux 53 personnes arrêtées le 30 juin dernier. Les rumeurs les plus folles circulent à leur sujet et il serait souhaitable, afin de rassurer les familles, de connaître la destination de ces otages. »
Le 4 août, l'Inspecteur d'Académie du Finistère s'interroge sur la possibilité pour le jeune instituteur Jean Diraison de rejoindre le poste qui lui a été attribué, car, écrit-il dans une lettre au Préfet, il a été « arrêté lors d'une rafle. Le seul motif semble être le hasard. Il serait actuellement en région parisienne. » En réalité, à cette date, le jeune homme et ses compagnons se trouvaient déjà en Allemagne.
LA FIN DU VOYAGE
Après leur libération, les survivants sont accueillis dans des centres de secours alliés pendant environ quatre semaines, où ils reçoivent des soins et de la nourriture. Après un passage à l'Hôtel Lutétia pour des formalités, ils rentrent chez eux entre mai et juin 1945, accueillis par le Maire et leurs familles. Leur absence a causé des difficultés financières pour leurs proches. Certains reprennent rapidement leurs activités, tandis que d'autres surveillent des prisonniers allemands.
Entre 1945 et 1946, le Ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés réalise un « Dénombrement des internés et déportés » par le biais de questionnaires. Les déportés partagent leurs expériences, évoquant l'absence d'hygiène, la malnutrition, la terreur quotidienne, et les inquiétudes pour leurs familles. Les survivants sont encouragés à fournir des informations sur d'autres captifs. Une loi de 1946 fixe les modalités de retour des dépouilles de ceux qui ont perdu la vie.
DES BLESSURES INDELEBILES
L'enquête demande aux survivants de relater leur captivité. Certains, comme Pierre Fertil, n'ont pas pu partager leur histoire de peur d'être considérés comme fous. D'autres décrivent leur expérience comme un « régime de terreur et de coups », une « histoire de famine », et une « destruction lente » subie par les otages.