Chapitre 19 — Les voix étouffées
Le vent racle la lande.
La mer cogne sans répit.
Dans la maison, une paix fragile tente de tenir.
Céleste joue.
Inconsciente.
Un éclat dans ses yeux.
Autour, les adultes comptent les jours.
Avril 1945 approche.
D’autres naissances s’annoncent.
Hélène murmure les prénoms.
— Justine
— Et peut-être…Jacques
Elle hésite. Sourit.
La vie insiste.
Dans un coin, Loïc reste assis.
Margot près de lui.
Leur silence porte encore la trace.
— Je regrette, dit-il.
Toujours.
Margot relève la tête.
— J’ai choisi.
Un mot simple. Ferme.
— Consentement.
Il ferme les yeux.
La douleur persiste.
Puis elle ajoute :
— On avance.
Un temps.
— Divine, pour une fille.
— Pol, pour un garçon.
Loïc esquisse un léger sourire.
— Saint-Pol-Roux.
Un hommage.
Une racine.
Plus loin, Janine parle avec François Le Goff.
— Pour un garçon… Olivier.
Elle marque une pause.
— Pour une fille… rien ne vient.
François sourit faiblement.
— Le prénom viendra.
Mais son regard trahit une inquiétude.
Saint-Cyr.
Un choix suspendu.
La radio grince soudain.
Un souffle métallique.
Puis des mots.
Durs.
Bruts.
Rafle.
Arrestations.
Déportations.
Le silence tombe dans la pièce.
Crozon.
Juin 1944.
Routes fermées.
Chiens. Cris.
Des hommes arrêtés au hasard.
Pères. Fils. Ouvriers.
Rassemblés. Triés.
Certains libérés.
D’autres alignés contre un mur.
Puis les camions.
Destination inconnue.
Quimper.
Compiègne.
Puis l’Allemagne.
Neuengamme.
La boue.
La faim.
Les coups.
Des corps s’épuisent.
Des noms disparaissent.
Sur cinquante-et-un, dix-huit reviennent.
Le reste s’efface dans la nuit des camps.
Dans la maison, personne ne parle.
Les mots de la radio restent suspendus.
François serre les poings.
— Ils n’ont rien fait.
Hélène murmure :
— Juste vivre.
Un silence lourd.
Loïc fixe le sol.
— Le hasard… ou la peur.
Margot pose une main sur la sienne.
Un geste simple.
Mais solide.
Céleste rit dans la pièce.
Un contraste brutal.
Vie pure.
Face à l’horreur.
Dehors, la guerre touche à sa fin.
Les armées avancent.
Les camps s’ouvrent.
Mais les cicatrices demeurent.
Janine éteint la radio.
— On ne peut pas ignorer.
François Le Goff acquiesce.
— Mais on doit continuer.
Les regards se croisent.
Naissances à venir.
Noms choisis.
Vies fragiles.
Face à l’histoire.
François prend Céleste dans ses bras.
Elle s’apaise aussitôt.
Un instant suspendu.
— On protège ce qui vient, dit-il.
Hélène hoche la tête.
— Oui.
Le vent tombe légèrement.
Comme un répit.
Mais personne n’oublie.
Les ponts détruits.
Les hommes disparus.
Les enfants à naître.
Dans ce monde fissuré, une question persiste.
Elle glisse entre les murs.
Entre les regards.
Et personne ne répond vraiment.
Connaîtrons-nous un jour la paix.