Plage de Tartane. 27 avril 1951. Deux enfants. Deux jumeaux inséparables jouaient avec les chiens. Impossible de se cacher. Les barques venaient de disparaître. Et Justine aussi. »
Sa voix se casse légèrement, mais il continue.
— « Juste avant, elle chantait Frère Jacques. Elle venait de poser une assiette avec six pièces mendiées. Elle te les offre, Jacques. »
Un silence lourd tombe dans la pièce.
— Et elle signe comment ? souffle Sylviane.
Il serre la mâchoire.
— « Sophie Laroque, bourgeoise glaçante de Neuilly. »
Sylviane ferme les yeux un instant.
— Elle te provoque.
— Elle se moque de moi, oui. Elle sait, et elle joue avec ça.
— Elle ne joue pas, Jacques. Elle cherche.
— Elle a fouillé, c’est tout. Elle a certainement trouvé des documents chez ses parents. Son père était magistrat à Fort-de-France… et muté à Neuilly le jour même. Tu trouves ça normal, toi ?
Sylviane soutient son regard.
— Non. Justement.
Il se lève brusquement.
— Elle croit quoi ? Qu’on va tout lui raconter ? Qu’on va ouvrir les vieux tiroirs parce qu’elle envoie des poèmes ?
— Ce ne sont pas des poèmes, Jacques. Ce sont des souvenirs. Les tiens.
Il pâlit.
— J’étais un enfant.
— Oui. Un enfant qui jouait avec sa soeur jumelle, Justine. Deux jumeaux inséparables. Les chiens tournaient autour de vous. Les barques avaient disparu. Et Justine aussi.
Il détourne les yeux.
— On n’a rien vu.
— Ou on n’a rien voulu voir ?
Le vent claque plus fort contre la vitre.
— Elle sait pour Justine, reprend Sylviane plus bas. Elle a les dates. Elle a les lieux. Elle a les noms. Et si elle insiste, c’est parce qu’elle veut comprendre ce qui s’est passé ce 27 avril 1951.
Jacques écrase la feuille sur la table.
— Elle veut me faire parler. Elle pense que je vais craquer.
— Peut-être qu’elle espère que tu la soulageras.
Il ricane, amer.
— Soulager ? Elle me traite de complice à demi-mot.
— Non. Elle te traite de témoin.
Le mot reste suspendu.
— Parle-lui, Jacques.
— Pour lui dire quoi ? Que Justine chantait vraiment Frère Jacques ? Que je revois encore son assiette avec les six pièces ? Qu’elle me les a tendues en riant ?
Sa voix tremble malgré lui.
— Elle te les offre, Jacques, répète Sylviane doucement. Tu entends ? Elle te les offre.
Il se rassoit, épuisé.
— Et après ? On ouvre quoi ? Les registres ? Les filiations ? Les mensonges ?
— De toute façon, le docteur Jean Le Gall nous réunit tous.
Jacques relève la tête.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Elle l’a demandé. Des tests ADN entre nous tous. Elle craint pour les générations à venir.
Le silence devient presque palpable.
— Des tests… murmure-t-il.
— Oui. Elle veut savoir qui est qui. Qui vient d’où. Qui a été déplacé. Elle ne veut pas que le doute continue de ronger les enfants.
Jacques fixe la signature encore une fois.
— Bourgeoise glaçante de Neuilly…
Il souffle.
— Elle se donne un rôle.
— Non, Jacques. Elle assume le sien.
Il ferme les yeux.
— Si je lui parle… tout remonte.
— Tout est déjà remonté, dit Sylviane. Regarde-toi.
Il serre la feuille contre lui, malgré lui.
— Elle ne lâchera pas.
— Non.
Un long moment passe.
— Et toi ? demande-t-il enfin. Tu crois qu’on devrait faire ces tests ?
Sylviane hésite, puis répond d’une voix claire :
— Je crois qu’on devrait arrêter d’avoir peur des enfants qui naîtront après nous.
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