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— Putain, ne pleure pas, Sophie.
La voix de Louis claque, maladroite, presque obscène face à l’intensité du moment. Elle sonne faux, comme une tentative grossière de ramener l’inacceptable à quelque chose de banal.
Sophie relève la tête. Ses yeux brillent, mais elle refuse la chute. Elle se redresse, ravalant ce qui pourrait l’emporter.
— Fais chier, Louis.
Rien de plus. Rien de moins.
Ils la regardent. Tous les deux. Et comprennent qu’elle tient encore debout par pure volonté, comme on tient une digue quand la mer force. Jacques s’avance, hésitant. Il la dévisage comme on observe un terrain devenu instable.
Il choisit la fuite.
— Il te manque peut-être un homme dans ta vie…
La phrase est lâche. Défensive. Une manière de réduire ce qu’elle dit à ce qu’elle serait. Sophie esquisse un sourire sec, sans douceur.
— Non.
Un temps.
— Il me manque surtout un monde où les hommes se taisent quand il faut écouter.
Le silence tombe. Dense. Définitif. Même la mer semble suspendre son souffle.
Dans l’esprit de Jacques, quelque chose cède. Pas la vérité — non. La confiance.
Trop de liens. Trop de dates. Trop d’assurance. Il sent le sol se dérober et, instinctivement, il s’accroche à la seule planche disponible : la disqualification.
Elle va trop loin.
Elle confond tout.
Elle est brillante, oui… mais peut-être fissurée.
La pensée le soulage aussitôt. Si Sophie est instable, alors le monde reste cohérent.
Il la range. Il l’étiquette. Il s’en protège.
Sophie, elle, ne cherche plus à convaincre.
— Rendez-vous le 20 avril. Place de Morgat. Je parlerai.
Puis, comme on jette une pierre dans l’eau pour mesurer la profondeur :
— Quatre naissances autour du 27 avril. Vous trouvez ça encore anodin ?
Personne ne répond.
Sophie se détourne. Elle s’éloigne. Elle rentre.
La nuit est tombée ailleurs — ou peut-être en elle.
Dans l’appartement de Morgat, Justine ôte son manteau sombre. Les gestes se font plus lents, plus intimes. Elle entre dans une chambre, borde Anaïs. Le souffle de l’enfant est paisible, ignorant tout de ce qui se noue autour d’elle.
Quand la lumière s’éteint, Justine ouvre le journal de bord.
Le cuir est usé, salé par le temps. Les pages craquent comme des os anciens. Ce bruit, elle le connaît. Il ne l’effraie plus.
Olivier la rejoint. Il ne dit rien, lui prend la main.
Pendant que Jacques se rassure en la croyant folle, Justine, elle, lit.
Et ce qu’elle lit ne relève ni du délire ni de l’interprétation.
Le passé est précis. Daté. Signé.
Et il sait désormais où elle vit.